BEFORE I FORGET
Before I Forget est le quatrième album solo de Jon Lord, et le seul qu'il a fait tandis qu’il était membre de Whitesnake. Jon a été membre de Whitesnake d'août 1978 à avril 1984, une période de la vie de Jon où hélas il ne s'est pas fait beaucoup entendre (au sens propre comme au figuré).
Le titre du disque,
Before I Forget, fait référence à la mémoire. Jon voulait-il, là, vite, coucher sur sillons certains traits musicaux qu’il avait en tête, dans un accès de spontanéité? La jaquette du disque comporte une tête d’éléphant, qui a un nœud à sa trompe. On dit que cet animal est doté d’une mémoire infaillible…
La musique de cet album est sensiblement différente des albums solos précédents de Jon. Ici, point d’orchestre dans les réalisations, les titres ont été écrit pour un groupe de rock, l’instrumentation de tout l'album en atteste. En outre, elle n'est pas écrite sous forme de concert ou de suite mais se compose de musiques et chansons séparées, sans lien, indépendamment du thème de la mémoire.
Le CD est vendu avec une interview de Jon (en audio sur le CD), un article papier avec la jaquette, et quatre titres en bonus. Le disque initial comportait huit morceaux. L’ordre de ceux-ci a changé également sur le CD, et il faut donc interpréter différemment la logique du montage.
Le CD débute avec une chanson appelée
Chance on a feeling qui suit en quelque sorte le modèle American FM (AOR). Il commence brutalement, on entre directement dans le vif du sujet, pas vraiment d‘intro. La ligne de cette chanson rappelle les compositions du Whitesnake de l’époque... Elle est d’une teneur agréable. C’est Ian Paice qui tient la batterie et on trouve Neil Murray à la basse, Bernie Mardsen à la guitare et au chant, accompagné aux chœurs par Vicky et Sam Brown (la mère et la fille), et Jon Lord à l’orgue Hammond ainsi qu’aux synthés (polymoog et minimoog). La chanson est sympa, rythmée, mais il manque un petit rien pour qu’elle devienne prenante (elle plaît sans doute plus aux accros du style coverdalien.
Tender babes est la deuxième chanson et là il se passe (enfin) quelque chose. Sonorités médiévales, air très rythmé. Le morceau commence avec un air Renaissance (on dirait une flûte, mais là comme dans la suite, ce sont les synthés qui imitent les instruments) en douceur. Et quand on commence à être séduit par cette petite mélodie, Cozy Powell, à la batterie, vient secouer tout ça et on décolle. Ce morceau a été inspiré à Jon par un air du 15ème siècle, écrit par Thomas Tallis
http://www.goldbergweb.com/fr/history/composers/12129.php . Accompagné de Cozy Powell aux drums et de Neil Murray à la basse, Jon crée sur le Polymoog un son de clavecin et utilise également la Hammond. Tender babes est un très bon morceau, que (du temps où le CD "Before I Forget" était dans le chargeur de mes bagnoles : d’abord une Renault 17 puis cette chère vieille Xszara) j‘écoutais en boucle. Pour écrire cette critique, j’ai recommencé (huit auditions de suite, et je suis pas sûr d’avoir été repu). Le tempo est prenant, l’orgue et les synthés sont très présents. Une sorte de médiévo-rock.
Hollywood rock’n roll est dans le même modèle de musique californienne que "chance on a feeling". Jon est accompagné sur ce titre par le groupe “Bad Company” sans le chanteur, remplacé là par Tony Ashton qui manie les chants à sa manière typique, plutôt parlée que chantée (en allemand on appelle ça le Sprechtgesang), avec encore Sam et Vicki Brown, dont les choeurs améliorent la chanson. Mick Ralphs est à la guitare, Boz Burrell à la basse, et Simon Kirke à la batterie. Un peu comme "Chance on a feeling", cette chanson est aussi bonne que la plupart des chansons sur l'album de Whitesnake qui est sorti plus tard la même année (Saints and Sinners), mais il n'est pas du type de ce que l’on pouvait attendre d’un album solo de Jon Lord. On trouvera des titres de la même veine dans les disques qu‘il réalisera avec Tony (First of the big bands, Malice In Wonderland, et les deux concerts BBC live). La fin est rafraîchissante cependant.
Bach onto this, une version rock de la très célèbre Toccata et Fugue en ré mineur de Jean-Sébastien Bach est bien meilleure. Le titre aurait été inspiré à Jon par un musicien d’orchestre. Celui-ci aurait lancé cette phrase, que Jon a trouvé amusante, et donc en a fait le titre de cet air. Jon joue l'introduction bien connue sur le Polymoog puis le band : Bernie Marsden (guitare) Neil Murray (basse), et Simon Philips (drums), entre en jeu. La compo comprend l’orgue, le synthé (et même du piano, mais en est-ce vraiment un ou avons-nous là encore droit aux performances du minimoog ?). Phillips réalise à la batterie un travail très fin avec un jeu presque mélodique. Bach onto this est le morceau de l’album qui contient le solo le plus long de Jon. C’est là un de mes quatre morceaux préférés de cet album. Ce titre a été édité en single (avec Going Home en face B).
Before I forget (qui ouvrait la face B de la version 33 tours) avait initialement été composée pour le chant (pour David Coverdale), puis a été réécrite. Le chant a été remplacé par des instruments (les cordes jouées au polymoog, les bois avec le minimoog) et est ainsi devenu un beau morceau instrumental. Le jeu de basse de Neil Murray mérite une mention, Ian Paice assure aux drums, et les choristes (toujours Brown mère et fille) ajoutent leurs voix aux sons du synthés. C'est un excellente morceau! Il semble que Jon voulait transmettre, avec ce morceau, une impression de réflexion (un peu comme le Penseur de Rodin, qui se tient le menton dans la main). Il commence avec une intro au piano, suivi d’airs aux synthés. Tout est diffus, là, les choristes murmurent plus qu’elles ne chantent. Peu après la troisième minute, la batterie amène un nouveau rythme, et à la fin de chaque séquence Vicky et Sam chantent un très diffus “Before I Forget”.
Say It’s Allright fait la part belle à Vicki Brown, qui passe au chant, avec sa fille aux chœurs. Le résultat est une belle chanson! Jon y joue une solide partie de piano. On trouve ici une grande section rythmique avec Simon Philips (drums) et Neil Murray (bass) et un beau riff guitare (simple mais très de bon goût) joué par Mick Ralphs.
Burntwood est le nom de la maison où Jon vivait alors, et ce morceau évoque la campagne anglaise. Il commence avec le son du vent soufflant au-dessus de la campagne et comme une corne de brume lancinante, jouée au Minimoog. Le morceau devient ensuite une ballade au piano et Jon est seulement accompagné des cordes (au synthé) et de Neil Murray à la basse. La chanson est très belle et mélancolique. D’aucuns y ont vu un air de famille avec la musique de Vangelis (Chariots of fire) mais “Burntwood”a été écrit bien avant. Plusieurs personnes chez EMI ont regretté ne pas avoir de projet de musique de film dans les tiroirs, d’après eux ce morceau aurait fait un beau single.
Where are You ? est encore plus mélancolique. Comme Burntwood, l'arrangement se compose principalement du piano et des cordes du Polymoog. C’est Elmer Gantry (ou Gantree) qui chante, là, avec une voix un peu rauque, qui donne un charme particulier à ce morceau. Il y a également un solo très émouvant joué par Jon aux Moog. La chanson vous donne le sentiment que vous pourriez obtenir en vous réveillant seul avec une gueule de bois, le goût du whisky dans la bouche, et que vous vous sentez juste terriblement seul. De nouveau, c'est une chanson fantastique. Jon confie dans l’interview que les paroles sont de Elmer Gantree, et surtout que lorsqu’il a lui-même écrit la musique de ce titre, il était triste et seul, devant son petit piano électrique Roland, casque sur les oreilles, dans un hôtel perdu au milieu d’une tournée, sous la neige, et il avait là le “homesick” (le mal du pays). Le chant, à la reprise du refrain : “Where are You” est accompagné par une sorte de "whistle" tendre et diffus, un effet que Jon obtient avec un Micromoog, instrument qu’il utilise rarement : c’est une réminiscence (tiens, rapport au titre de l’album ?) du sifflement qu’utilise son épouse Vickie pour appeler leur chien, et c’est avec cette idée en tête que Jon a inclus dans sa musique ce sifflement. Il y a un autre clin d’œil dans ce morceau. Jon a essayé avec ce piano électrique d’imiter le son d’un saxophone alto. Reg, le père de Jon jouait du saxo alto et soprano et le fils a tenté là de reproduire le feeling du son démodé (oldfashioned) des ensembles où jouait son père, en abusant du vibrato… Jon ajoute que c’est une orchestration dont il est particulièrement fier. Ce titre me fait personnellement un effet dingue. Dans mes favoris, il tient une place d’honneur !!!
On arrive maintenant aux morceaux bonus.
Le premier,
Going Home, était la face B-side du single "Bach onto this". De nouveau Jon est à nouveau avec Bad Company, sans chanteur. C sent l‘enregistrement complémentaire. Le jeu n'est pas aussi travaillé que sur les autres titres mais l’ensemble est plutôt joyeux ! Il commence à la batterie, puis synthés. La Hammond enfin, qui donne au morceau un cachet bien “lordien”. Sans prétentions, mais agréable, ce morceau. Une sorte d’exercice de style. Moi j’aime assez.
Les trois derniers morceaux sont tous des démos et se composent principalement de claviers et des drums.
Le premier,
Pavane, serait inspirée d'un morceau de Claude Debussy, et est d’une certaine manière en ligne directe avec les morceaux de l’album “Sarabande” dans lequel, tiens, on entendait déjà une “Pavane”. Deux mêmes titres pour deux morceaux différents, dans deux albums solos qui se suivent (six ans d’intervalle tout de même). Bien sûr ce n’est pas le même morceau, mais la forme musicale est identique (une pavane, quoi !!!). On sait Jon à l’aise dans ce registre. Là il se fait plaisir et nous fait plaisir.
Lady, qui suit, est chanté par Vicki Brown. Cette femme a une belle voix (on constatera avec les compositions et créations ultérieures de Jon que la voix féminine tient une place importante dans sa conception artistique. Il y a des chœurs qui accompagnent mais aucun nom n’est crédité. S’agit-il alors de voix sorties du synthé ? On peut le supposer, sachant que Jon a réenregistré l’album (pour CD) aux studios Britannia Row, celui qu’utilisait habituellement Pink Floyd. Bien belle chanson.
For a friend, le dernier morceau joué est une partie piano / synthés, mélancolique à nouveau. Comme pour “Pavane”, Jon est seul aux commandes : piano et synthés. On trouve là de nouvelles sonorités à l’anciennes (je ne suis pas assez calé pour affirmer que cela ressemble à un menuet). Les notes scandées au piano donnent au morceau une force, atténuée par l’accompagnement des cordes. Arrive ensuite une section rythmique (boite à rythme du synthé), et, bien que d’écriture et d’intention différente, le son dégagé par cet enregistrement est à mettre en lien avec “Burntwood”. Le morceau se conclut sur une longue note du piano. En douceur.
Le titre final du CD l'album est une interview de Jon datant du moment où le disque est sorti. Il est bon d’entendre Jon parler des chansons, mais bien sûr on n’est pas obligé de l’écouter à chaque fois qu’on met le CD. Dans cet interview le ton de Jon est enjoué, joyeux même.
L’album est un mélange de cette joie, cette passion, et de mélancolie. Visiblement, ainsi que le titre le fait penser, il s’agit bien là de la capture d’instants, d’émotions. Riche de musicalité et d’émotions. Cela nous permettrait-il de prétendre qu'il est étrange que des gens qui ne l'aiment pas sont dénués de sensibilité et de sens artistique? Non bien sûr. Toujours est-il que l’album n’a pas fait de ravages et que les ventes sont restées confidentielles. D’aucun diront que c’est parce que Jon a laissé ici la forme orchestrale, d’autres prétendront que c’est un fourre-tout sans logique (on entendra cette même critique pour “Beyond the notes”).
Moi, à sa sortie (ou plutôt dès le jour ou je l‘ai déniché chez un disquaire allemand à Freiburg, pour 29,95 DM), je l’ai tout de suite adopté . J’aurai du mal à prétendre que c'est un de mes albums préférés de Jon, tellement ils le sont tous (préférés par moi), les albums de ce monsieur.
Il y aurait sans doute encore beaucoup à dire, à observer, à détailler, de cet album. Je vais m’arrêter là, assuré de ne le replacer dans les rayons de ma cédéthèque qu’après l’avoir dégusté jusqu’à la moelle.